« La frivolité peut être dans l'esprit sans attaquer le cœur ni détruire l'énergie. »
La phrase, citée avant la photographie, je l’ai lue dans le tome premier de Souvenirs d'une actrice, de la comédienne Louise Fusil (1771? – 1848). Elle est tirée d’un passage où elle décrit une petite-maîtresse d’avant la Révolution que voici :
« La marquise de Chambonas était le type des petites maîtresses. Il existait alors parmi les femmes du grand monde, du monde élégant, un instinct de coquetterie, bien autre que celui d'aujourd'hui, les choses étaient moins sérieuses, le siècle plus frivole, on faisait du plaisir sa principale affaire. Les femmes s'occupaient peu de littérature tout se concentrait chez elles dans un insatiable désir de plaire, de briller, d'éclipser une rivale par sa beauté, son élégance. On mettait son ambition à faire parler de son bon goût, d'une toilette que personne n'avait encore vue, et que l'on se hâtait de quitter aussitôt qu'elle avait été adoptée par d'autres. On aimait tes lettres, la musique par ton, on protégeait les arts sans y attacher d'autre importance que celle de la mode; on les effleurait pour soi-même. Il entrait dans l'éducation d'une demoiselle du grand monde d'apprendre le piano, la harpe, le dessin; mais une fois mariée, on ne s'en occupait plus. Une femme jolie pensait, ainsi que la chansonnette de ce bon M. Delrieu, que
Dès l'instant qu'on plaît on sait tout.
L'art de la coquetterie se portait essentiellement sur l'arrangement des draperies, sur le choix des couleurs de l'ameublement qui devait s’harmoniser avec le teint, les cheveux, le plus ou moins de fraîcheur de la petite maîtresse qui en était entourée. Quoi de plus choquant, par exemple, que la couleur jaune pour une blonde, verte pour celle qui a le sang près de la peau ? On calculait la manière d'ouvrir un rideau, d'assombrir ou de masquer une trop vive lumière ; un abat-jour disposé avec art empêchait l'éclat des bougies de porter l'ombre sur la figure, de façon à creuser les traits. Le fauteuil, le canapé se plaçaient dans un jour favorable; enfin un peintre ne met pas plus de soin à faire valoir son tableau, qu'une jolie femme n'en apportait à prévoir ce qui pouvait lui nuire ou la rendre plus gracieuse.
La chambre à coucher était d'une élégance recherchée, car l'usage permettait d'y recevoir des visites avant son lever. Les ruelles [emplacement près du lit] ont été chantées par les poètes du temps, et c'était le temple où se prodiguait le premier encens. Lorsqu'une dame sonnait ses femmes, la première camériste, dont le petit bonnet, le chignon, le toupet et le caraco, ne la mettaient pas en rapport avec la maîtresse, cette femme de chambre, leste et adroite, prenait dans un carton une baigneuse, et remplaçait le bonnet froissé de la belle dormeuse, lui passait un frais manteau de lit; pendant ce temps ses femmes enlevaient le couvre-pieds de satin piqué, les oreillers, et faisaient succéder des mousselines brodées, ornées de dentelle, et posées sur un taffetas de la cousleur des rideaux. Ces arrangements terminés, on jetait des parfums dans l'athénienne, on plaçait des fleurs sur les consoles, des jardinières aux deux cotés du lit ; on entrouvrait les doubles rideaux assez seulement pour pouvoir jeter un coup-d'oeil sur le roman envoyé la veille, ou les billets déposés sur le guéridon.
En Angleterre il serait de la plus grande inconvenance de recevoir aucun homme dans la chambre à coucher d'une dame. Le médecin n’y entre que lorsqu'il y a impossibilité qu'elle vienne dans son parloir ; le père y est seul admis, les frères rarement ont ce privilège, les cousins jamais.
Vers deux heures les visites arrivaient c'étaient des femmes d’un moins grand monde qui sortaient dans la matinée, et quelques élégants courant les ruelles en négligé de cheval. Le gilet, la cravate et le chapeau rond n'étaient tolérés que le matin chez les dames. On parlait de ce que l'on ferait dans la journée ; on racontait des nouvelles de salon ; on médisait un peu pour égayer la conversation.
Lorsque tout le monde était parti, la belle dame s'habillait d'une redingote du matin, et passait dans son oratoire.
Ce réduit mystique était éclairé d'une lampe d’albâtre en forme de globe, qui projetait une lueur pâle, semblable au crépuscule du soir. Sur un petit autel entouré de fleurs, on voyait un crucifix et une image de la Vierge; vis-à-vis étaient un prie-Dieu recouvert d'une draperie en velours et le coussin pareil ; un livre d'Heures orné de belles images fermé par des crochets d’un travail précieux ; sur une tablette se trouvaient réunis les sermons de Bossuet, de Massillon, de Fléchier ; des méditations et autres livres saints : des cassolettes où brûlaient des parfums, embaumaient ce lieu consacré à la piété.
C'est là que l'on venait se recueillir dans les jours de bonheur, se consoler dans les jours de tristesse.
Les dimanches et fêtes, les dames assistaient à la grand'messe ; dans le carême, au sermon du prédicateur en renom ; un laquais portait devant elles le coussin et le livre d'Heures ; car alors, les femmes de tous les rangs ne négligeaient jamais les devoirs de la religion : elles auraient pu y apporter moins d'ostentation, mais l'église et ses pasteurs étaient entourés d'un si grand luxe, que celui des femmes pouvait s'excuser.
Lorsqu'une dame quittait son oratoire, elle mettait un léger peignoir et passait dans son cabinet de toilette. Ce joli boudoir avait ses ornements particuliers ; les parois étaient garnies de gravures des modes qui s'étaient succédé et qui paraissent toujours ridicules lorsqu'elles sont passées. On se dit, ah bon Dieu ! comment, j'ai porté cela, moi ? – Oui, Madame, et vous étiez charmante avec cette coiffure. – Cela n'est pas possible. Une toilette à la duchesse était couverte d'essences, de poudres, de boites en laque ou en vermeil, de coffrets d'ivoire merveilleusement travaillés, de flacons en verre de Bohême ; enfin de tout ce que l'art peut inventer de plus élégant et de plus riche. Des sachets parfumés, un sultan, des bouquets artificiels s'offraient de tous côtés. Des glaces entourées de petits tableaux de Boucher ; au plafond des Amours et des Grâces, des bergers et des guirlandes et une petite cheminée à colonnettes. Tel était l'arrangement de cet asile éclairé d'une manière savante. Alors on livrait sa tête à son coiffeur, qui attendait depuis une heure ; c'était un élève de Léonard.. Ce professeur en lançait dans tout le grand monde. (H a fait la fortune de plus d'un.) On le faisait jaser, car son babil était amusant ; il apportait quelque nouvelle ou trahissait quelques secrets de toilette congés à sa discrétion. On en riait sans penser qu'il en allait révéler autant en sortant; mais on lui passait tout, et il en abusait : c’était !o fou des reines de la mode.
Lorsque l'approche du printemps ramenait l’époque de Longchamps, c'est alors que le luxe étalait toutes ses merveilles. Cette réunion, bien plus brillante qu'aujourd'hui, était une affaire sérieuse pour les femmes du monde élégant. La noblesse, la robe et la finance formaient trois classes bien distinctes, et les costumes, en voulant même s'imiter, ne se ressemblaient pas.
On faisait une demi toilette pour aller à la promenade. C'était une redingote large et croisée de taffetas, garnie en blonde, la calèche baleinée et le demi-voile pour atténuer le grand jour. L'hiver, la douillette de satin et le capuchon blanc, le manchon ou l'éventail.
On allait au boulevard en voiture, ou s’asseoir aux Tuileries ; on y était bientôt environné de tous les élégants, cette faction d'ennuyés que l'on rencontre partout. On rentrait pour dîner ; si c'était chez soi, on restait en négligé, à moins cependant qu'il n'y eut un bal ou des visites. Alors les coiffures, les robes étaient telles qu'on les voit souvent dans nos comédies, à l'exception des chapeaux à la Henri IV qu'on n'y a point encore adoptés. Ces petits chapeaux en velours, relevés sur le devant avec une ganse en diamant ou en perle, et surmontés de plumes blanches, étaient de fort bon goût.
On trouve dans nos vieilles chroniques que l'abbaye de Longchamps fut fondée par Isabelle, soeur de saint Louis. C'est là que l'on entendit les premiers concerts spirituels ; ils s'y donnaient les mercredi, jeudi et vendredi saints. C'était la nuit. Les voix les plus mélodieuses chantaient les cantiques. Les jeunes filles qui célébraient les louanges de Dieu étaient cachées par un rideau ; ces hymnes célestes semblaient le concert des anges. Ces concerts furent supprimés par l’archevêque, mais non la promenade. Bientôt ce ne fut plus une mode, mais une frénésie. Les concerts se donnaient à l’Opéra ; il n'y avait pas d'autre spectacle dans la semaine sainte.
On peut penser d'après le goût des dames pour le luxe, que c'était surtout à Longchamps qu'il étalait toutes ses merveilles. Longtemps à l'avance, on ne songeait qu'à inventer quelques modes, dont personne n'eût encore eu l’idée ; on se cachait de son coiffeur comme d'un traître capable de livrer les plans de la tactique féminine qu'il ne devait connaître qu'au moment de les exécuter. La marchande de modes, la tailleuse, étaient achetées à prix d'or, et venaient passer des heures à concerter l'attaque ; elles se réunissaient en conseil de guerre. On était sûr de la victoire.
Il arrivait cependant (ainsi que dans toutes les combinaisons qui obligent à confier son secret à la fidélité des autres), qu'il était vendu à celle qui doublait le prix ; alors ce n'était pas seulement une défaite, mais une déroute complète, un véritable désespoir. Quelle honte d'arriver à Longchamps, ou au retour dans un salon, et d'y apercevoir cette coiffure, cette robe, qu'on avait rêvées, composées avec autant de soin qu'une déclaration de guerre ou un traité de paix ! On rentrait chez soi humiliée, le cœur froissé d'avoir été précédée ou suivie, après tant de temps employé à cette œuvre mystérieuse ! N'avoir été vue que la seconde, c'était un véritable guet-apens, surtout si la comparaison avait pu être un moment douteuse. Oh ! alors c'était un chagrin si réel, que les amis se croyaient obligés de venir le lendemain consoler la désolée, la distraire, car cet événement avait eu du retentissement, on savait qu'elle n'avait point paru au souper, ces soupers qui s’animaient toujours par son esprit et ses mots piquants. La migraine avait été horrible. Ses adorateurs n'avaient pu parvenir a lui faire oublier cet affront sanglant, qui la rendait la fable des salons. Quant au mari, on n’en parle pas ; il paraissait a peine un moment dans le salon de Madame, et il eut été du plus mauvais ton de souper avec elle. Il allait faire le Sigisbé chez une autre, la consoler peut-être d'un semblable échec, dont il avait plaisanté sa femme ce qui avait prodigieusement augmenté son humeur. Elle ne reparaissait qu’au bout de quelques jours dans un négligé de malade. Car c'était encore là un des grands ressorts de cette coquetterie perdue a tout jamais.
Ce négligé n'était pas celui du matin, ni des jours ordinaires ; il était calculé de manière à annoncer une indisposition, ou une convalescence, à inspirer enfin un grand intérêt. Lorsqu'on voyait une beauté du jour avec un long peignoir de mousseline garni de dentelle et tombant sur des petits pieds chaussés de pantoufles piquées ou fourrées ; une grande baigneuse sous laquelle les cheveux relevés avec un peigne et couverts d'une demi poudre laissaient échapper quelques boucles de côté ; de longues manches fermées au poignet par un ruban ; un fichu noué de même ; un petit mantelet blanc ouaté ; un capuchon ou une calèche : tout cet arrangement qui avait un cachet particulier, ne pouvait désigner qu'une jolie femme indisposée. Aussi ne s'y trompait-on pas : on accourait près de la charmante malade, qui oubliait bientôt son air dolent au récit de mille folies dont on cherchait à la distraire. Elle était toujours accompagnée d'une amie, ou d'une dame de compagnie qui n'était jamais trop jolie. On ne la quittait qu'après l'avoir remise dans sa voiture et lui avoir fait promettre de venir le soir dans sa loge grillée, à l'Opéra ou à la Comédie-Française, dans ce charmant négligé de malade qui lui allait & ravir, et auquel elle ne manquait pas cependant de substituer une redingote de taffetas et une baigneuse en blonde sur laquelle on posait une légère coiffe en gaze de laine claire qui se nouait sous le cou. On a perdu le secret de ces gazes qui allaient si bien, et qui ne ressemblaient nullement a celles que l'on nomme ainsi maintenant ; elles étaient d'un blanc un peu roux, et les fils en étaient tissés comme ceux d'une toile d'araignée. Le moyen de reconnaître à présent un costume de malade ou de bain, quand toutes les femmes, le matin comme le soir, sont vêtues de même, à peu de chose près (excepté dans les salons ou à l'Opéra-Italien) et encore, les modes s'y ressemblent-elles.
A cette époque les filles étaient les seules qui imitassent les grandes dames, et plus d'une Laïs ou d'une Phryné aurait pu soutenir la comparaison avec les beautés de l'antique Grèce. Leur luxe surpassait souvent celui des femmes de qualité, dont les maris blâmaient la dépense tout en prodiguant l’or à leurs maîtresses.
C'est au milieu de cette vie frivole et inoccupée que la Révolution vint fondre tout-à-coup sur cette société si futile, et s'abattre sur la tête de ces faibles femmes comme un vautour sur de pauvres colombes.
Elles furent bientôt dispersées dans des contrées différentes ; elles y montrèrent, pendant longtemps encore, ce goût du luxe indolent de la brillante société parisienne. Mais l'émigration qui les avait ruinées les força bientôt à réfléchir plus mûrement. Le malheur donne expérience et courage à ceux qui savent le supporter noblement ; elles se retrempèrent à son école. Parmi les dames émigrées, celles qui avaient profité tant bien que mal de l'éducation qu'elles avaient reçue, des talents d'agrément qu'elles n'avaient fait qu'effleurer, cherchèrent à les perfectionner pour les transmettre à des élèves. Accueillies avec bonté dans les pays étrangers, elles y portèrent cette fleur de bon goût, d'urbanité, de politesse, qui a toujours distingué les Françaises. Forcées de recourir au travail ou aux arts, elles s'en firent un honorable moyen d'existence pour elles et pour leur famille. On les vit maîtresses de langue, de piano, de chant, de harpe, de guitare.
Madame de la Tour-du-Pin, femme jeune, jolie et riche, habituée à tout le luxe du grand monde, à toutes les aisances de la vie élégante, était fermière aux États-Unis; elle allait, couverte d'un grand chapeau de paille, et montée sur son âne, vendre ses fruits, son beurre et ses fromages à la crème qui avaient une grande renommée; c'est ainsi qu'elle apparut à M. de Talleyrand. Et l'on n'a pas oublié le charmant épisode que lui a consacré l'abbé Delille dans son poème de la Pitié. La plupart des femmes ont supporté noblement et sans se plaindre ce temps d'infortune. Quelques-unes ont montré, dans la Vendée, un courage au-dessus de leur sexe, et cela depuis madame de la Rochejacquelin, jusqu'à l’héroïne de Mitié ; cette mère qui ayant placé un baril de poudre au milieu de sa chaumière, s'entoura de ses enfants, et, armée d'un pistolet, fit reculer les soldats qui voulaient pénétrer dans son asile.
La frivolité peut être dans l'esprit sans attaquer le cœur ni détruire l'énergie. Nos brillants colonels parfumés, qui s'établissaient devant un métier de tapisserie et découpaient des oiseaux et des clochers avec une adresse qui faisait l'admiration des belles, n'en avaient pas moins de valeur au jour du danger, et le jeune d'Assas, ce Décus français, qui sous ta feu et les baïonnettes, cria : "A moi Auvergne, voilà l'ennemi !" était probablement un charmant élégant de salon.
[…] Par tous les temps, par toutes les saisons, cette malheureuse madame Dubuisson, si petite maîtresse, si élégante, courrait dans la boue, par la pluie, par la neige, Supportait toutes les intempéries des saisons, toutes les humiliations, pour porter quelque adoucissement au sort de son mari. Cela n'aurait eu rien d'étonnant s'ils eussent bien vécu ensemble, mais depuis longtemps ils étaient séparés ; elle habitait Bruxelles, et n'avait aucune relation avec lui. Elle accourut, lorsqu'elle le sut en péril ; elle ne put le sauver, et mourut de douleur quelques temps après lui. L'amitié se réveille, les torts s'oublient dans de pareils moments. »





































